Itinérances artistiques et martiales

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mercredi 2 septembre 2009

Premier Dan (ceinture noire)

Hier 7h30, petit matin pluvieux. J'attends sur le parking. Dans la voiture d'à côté une jolie fille se contorsionne pour enfiler un kimono. Elle a un corps de danseuse... On a le droit de conduire une voiture à cet age là. Je lui donnerais pas plus de 15 ans. Elle me regarde manger mes céréales du matin et me fait un sourire. Le premier juge FFKDA sort de sa voiture. Ouille, il doit avoir les lombaires bloquées. Claquement de sa portière, clap de cinéma, synchronisation parfaite des portières qui s'ouvrent autour de moi sur le parking : "1ère dan, Lamartine, plan 1 scène 1 !" Ptit noir servi au comptoir, les blazers aux armes de la FFK mettent en place les tables pour procéder aux inscriptions. Sourires : ils y a des gens dans les blazers. On boit le café ensemble. - Et toi d'où tu viens ? - AUC Karaté Aix. (C’était mon club et ça reste des copains !) - Tu es à quelle table ? Je regarde sur le listing pour y trouver mon nom (Il y a une organisation). - Table 7. - Oh mais quel age tu as ? On ne peut plus dire l'age des gens maintenant. J'entends qu'il me trouve d'allure jeune pour un vieux. Je sais pas comment je dois le prendre. A tout hasard je le remercie. Mais pourquoi on t'a convoqué à 8h, tu passeras pas avant 10h30. (Il y a des bugs dans l'organisation). Je regarde si je connais des gens dans les listes de noms. J'en connais 2 dans le groupe de 8 qui va passer avec moi dont Omar. Super. Je profite du temps d'attente pour apprendre ce qu'il faut faire : normal que ce soit dur pour nous autres AUCiens. Nous sommes souvent si loin du rituel normalisé AFNOR FFKDA japanisé. A la table 2, les 3 juges demandes aux candidats de se mettre en place pour le salut. Ils se mettent en face et font un salut debout. Avec un sourire d'encouragement de la part des juges... Première fois et dernière fois que je le verrai pour ce matin. Dommage, je trouve ça bien. Ca casse la frontière entre les blazers et les kimonos : ça montre que l'on a le karaté en commun. Pour les katas c'est simple : ioï, salut, annonce du kata... Tout le monde fait la même chose mais pas dans le même ordre. Pas de soucis donc, je ferai ce qui me viendra. Pour les kihon ipon kumite (je sais pas s'il faut mettre en s au pluriel, et à la fin de quoi. Je me paie le luxe de ne pas en mettre), pas un pour faire la même chose que l'autre. Et ce n'est pas qu'une question de style car j'observe les mêmes différences au sein des écoles représentées (shotokan, shito, shorin, wado). Je pensais qu'on avait pas le droit de faire des saisies, des balayages, de clés, des projections... Il y a de tout mais pas comme chez nous : vachement "propre" (à traduire vachement shotokan, shito, shorin, wado), on montre le style avant l'efficacité. Mais s'il y a pas l'efficacité je sens à la tête des juges que c'est vu et noté. Il doit y avoir la dimension cinéma-spectacle, c'est une condition nécessaire mais pas suffisante. Le shotokan se prête mieux à ça que le shito ou le shorin, tant mieux. J'en parle à un blazer : "l'efficacité, ce n'est pas une condition, c'est un préalable : on fait du karaté !" Pour les kihon, il y a toujours autant de personnes qui buguent du fait du vocabulaire japonais. 3 techniques différentes, 3 avancées différentes, trois postions différentes, tout ça en japonais… Le mec reste un moment les yeux vers le ciel à regarder dans le vide, puis se tourne avec l'air con vers les juges qui lui répètent le truc. Il essaie. C'est ça, mais la technique est passable et il oublie le kiaï. Il a perdu, il ne fait plus du cinéma mais vit son drame : il est défait et n'aura même pas le courage de se faire seppuku. Donne-t-on des ceintures noires à titre posthume. A regarder de plus près (ou peut être de plus loin car j'ai réussi mes kihon), je m'aperçois que ceux qui buguent sur le vocabulaire sont aussi les moins prêts techniquement. Je n'oserai pas pour autant faire un lien de cause à effet entre les 2. Mon idée sur la question : la plupart des clubs travaillent les kihons beaucoup plus que nous, avec les termes techniques pour préparer les élèves. Myriam et Raffi me le disait encore la veille : il faut faire du cinéma Un juge se fait renvoyer : "Monsieur vous n'avez pas été convoqué. C'est un examen d'état, il y a des règles. Et la règle c'est le huis clos" Faux blazer, faux nez, pour venir voir ses élèves. Bouh que c'est laid. C'était quand même gentil et j'aimerais que cela soit autorisé. Il tente un dernier passe-droit en appelant ses copains qui viennent le saluer mais rien y fait. Il n'aura même pas le droit de se mettre dans les tribunes. 10h, il y a des juges à ma table et des candidats qui passent les katas. Je vais voir. "Paya Marc, oui, vous avez été appelé, mettez-vous en place pour les katas. Vous commencez par le kata libre." Même pas préparé... on m'avait dit 10h30... "Heian YODAN !" Avec l'adrénaline j'étais prêt et mes yokos kéage sont bien monté. Suis content. J'ai bien joué mon rôle; Je tire au sort mon 2ème kata : yodan Je met en place pour refaire le même, un juge me demande de tirer au sort un autre kata. Godan Première partie impeccable... Le saut. "Lève la tête. Plus haut. Ouais !" Je retombe impec, kiaï et kime sur le juji uke, parfait équilibre. Je suis content. Je repars en moroté uké, zenkutsu. "Merde mon pied est bloqué !" Je maudis le pharmacien qui m'a vendu ce truc pour les ampoules : "garanti indécollable" qu'il a dit. Ouais, il est resté collé sur le tatami avec la peau de mon ampoule. Ca a dû se voir sur mon visage quand ça s'est arraché. Et merde. Il va falloir que je le repasse. Je salue les juges, je ramasse mon pansement sur le tatami et sort ... "Vous enchaînez avec les ipon kumité." Retour sur le tatami. Bon travail sauf pour le dernier yoko : je pars trop tôt. Le yoko passe si loin que je n'ai pas besoin de faire de blocage. "Cinéma !" Je suis de dos par rapport au juge (sortie à 90° par l'extérieur). je fais soto uke et uraken avec un putain de grand kiaï victorieux. "Toujours sourire aux juges avec l'air satisfait" m'a dit Myriam. Salut. Ya plus ka attendre. Omar qui est arrivé entre temps et Rémi un copain du club de Puyricard (C’est aussi mon club !) me rassure :"les juges voient pas tout et tu peux avoir fait une erreur et avoir quand même la moyenne." Midi 1/4, un juge me tend mon passeport et me le reprend avec un sourire : "je le garde pour cet après-midi, félicitation !". Repas dans un petit restau- casse-croûte arabe avec Omar. On rentre boire un café à Lamartine. Je présente Omar à Elisabeth qui est prof aux Milles et à Puyricard. Elle est juge sur une table à l'opposé du gymnase. On parle karaté... Un patient m'aborde pour me dire qu'il m'avait regardé ce matin et que ce que j'avais fait était bien... Il m'appelle senseï, un clin d'oeil de patient à son thérapeute. Lui a raté les katas mais il m'a attendu pour me saluer. Je l'avais pas reconnu. Il va bien mieux. 14h30 on est appelé à notre table. Je retrouve d'autres copains d'autres club. Les juges sont plus accueillants que le matin. Il y a même des sourires à ceux qui semblent trop tendu. Bunkaï, jiu ippon kumite, kumite, tout ce passe très vite et bien pour moi jusqu'au combat. Je me sens pas très bon (mauvais) en combat même si j'en fait pas un complexe (j'apprends). Je suis face à Remi. Lui est plus bon (je sais pas encore si je peux dire meilleur). Il me demande de travailler très souple : "le but c'est pas de marquer des points..." qu'il dit. Le combat démarre, il me place un mawashi visage. Je l'encaisse sans broncher pour ne pas avoir l'air de désigner la faute de l'autre. On est en traditionnel et les juges ne régulent pas le combat. le combat s'anime. Je prends un mae geri et j'en file un. Je met un tsuki au visage contrôlé. Il enchaîne avec un balayage. Dans la chute il prend un tsuki au visage pas bien contrôlé. (je crois qu'il aura un cocard). Il essaie de me placer un tsuki au sol je l'en empèche à plusieurs reprise avec les jambes. il se remet en garde à distance. Il me le rejoue sur mon mae geri. A nouveau au sol. Pareil, je le repousse mais il s'engatse. Au sol je lui place un mikatsuki au visage (griffure avec l'ongle de mon pied sur la joue). Il s'acharne. je bloque un tsuki et lui place un étranglement. je sens que ça dérape et je le repousse à distance. Yamé. Les juges rigolent. Je suis pas sûr de pouvoir rigoler. Tout les autres candidats autour rigolent. "Qu'est ce que vous vous êtes filés !" Ils viennent nous demander si on est du même club et si on combat toujours comme ça en traditionnel. On se demande si on ne va pas être un peu sanctionné. Rémi à le mot de la fin "on est pas des pédés". je préfère rien dire derrière ça car ça m'énerve. Attente des résultats en observant les combats. Les juges arrivent avec les passeports. Ils nous appelle un par un : avec un grand sourire "toi tu offres à boire. Toi tu offres à boire. Toi tu offres à boire. Avec un sourire navré, il tend un passeport :"toi on va t'offrir à boire". Il y en à un qui n'a pas été appelé : moi. Tout le monde se félicite et moi je reste là à attendre. Le juge repart. au bout de quelques minutes je vais quand même demander. Ils avaient égaré mon passeport mais m'annonce finalement que moi aussi je vais avoir à offrir un coup à boire. Voilà, j'ai ma 1ère dan FFKDA et j'ai eu envie de vous faire partager mon plaisir. Mes remerciements donc à tous pour m'avoir accompagné jusque là. Je vous embrasse. Marc

dimanche 24 mai 2009

Pourquoi ? La première fois

Dou doum, dou doum, dou doum…

6500 tours par heure, 108 bpm.
Un vieux était assis à côté du poêle et regardait la prise en pince des feuilles. La Nébiolo prenait son rythme de croisière pour la journée. Lui, les mains posées sur ses cuisses, affichait un sourire émerveillé.
Il était arrivé le matin de bonne heure pendant que je recevais la livraison du papier. Il m’a dit un truc du genre : « je travaillais dans une imprimerie. J’aimerais juste écouter la machine, vous regarder et sentir l’encre encore une fois. Je me mettrais dans un coin et je vous dérangerais pas. »


Ce genre de demandes m’arrivait souvent. J’étais imprimeur et je comprenais.
De quoi est faite cette expérience tellement subjective que l’on peut trouver chez un artisan d’art.
Tout d’abord, il y a la confrontation avec l’art.
Ici, faire n’est pas seulement un moyen pour arriver à une fin mais donne plaisir, satisfaction, vie.
Ici, faire et être se rejoigne dans l’attention portée au geste, à sa précision, à son efficacité, à son esthétique.
Ici, faire c’est d’abord être complètement présent : l’attention ne se conjugue ni au passé, ni au futur mais seulement dans l’ici et maintenant.
Ici, dans le faire, le temps semble se suspendre dans des mouvements répétitifs. Ils ne sont pourtant jamais tout à fait les mêmes et l’acte de création reste toujours unique…
L’atelier de l’artisan est un lieu de connaissance où l’art est tout à la fois, le lieu consacré, un rapport au temps, le produit, les gestes, une manière de penser, les hommes qui partagent cela et une énergie commune. Ce tout constitue une égrégore parfaite, un lieu-espace-temps de force que Karlfried Graf Dürkeim qualifierait de « numineux ».
Le numineux c’est cette qualité de vécu où nous est révélé l’effleurement d’une autre dimension, d’une réalité qui transcende l’horizon de la conscience ordinaire… toujours s’en dégage une force ressentie comme surnaturelle. »

Dois-je dire que j’aimais mon métier ?
Et pour ne pas me perdre dans cette fuite en avant du « toujours plus de productivité », j’ai vendu l’imprimerie.

Trois ans après, dans ma nouvelle profession, j’étais en manque et me sentais dépressif. Je me remettais mal d’un accident de voiture et du chômage, un de mes poumons ne fonctionnait plus et physiquement je n’avais plus d’énergie.
J’étais un ancien sportif, je décidais de remonter la pente en faisant du sport.
Je me levais une heure plus tôt tous les matins pour courir dans la colline mais le manque collait à mes semelles et me plombait.
Un matin je me levais en ayant rêvé d’une cérémonie de remise de ceinture noire. J’avais 13 ans et l’homme qui m’hébergeait m’avait invité dans un petit dojo de la banlieue londonienne.
J’avais été très impressionné et touché par ce qui se passait là, dans ce lieu et entre ces gens.
Cette force était là.
C’était ça. Je devais me battre dans un lieu comme ça, pour redevenir moi-même ou mieux encore, renaître.
Le lendemain, j’entrais dans un dojo.

Seiza !
Je m’agenouille dans la posture préparant le salut rituel.
Mokutso !
Les yeux clos, je me centre sur ma respiration : l’air frais que j’aspire par mon nez, qui s’humidifie et emplit mes poumons de vie, l’air que je rejette pour nettoyer mon corps du CO2 et de toutes les énergies négatives.
Je calme mon cœur par ma respiration lente, basse, profonde.
Je serre ensemble pouces, index et majeurs de mes deux mains posées sur mes cuisses, activant ainsi l’ancre qui me relie aux quinze années d’expériences positives vécues dans une dizaine de dojo. Je trace mentalement les symboles qui me permettent d’appeler l’énergie en moi. Je me relie à l’énergie des autres.
Mokutso yamé !
J’ouvre les yeux et suis prêt à partager.
Shomen ni lei !..
Je pose lentement mes mains au sol devant moi, je m’incline en posant mon front sur le dos de mains, 3 secondes, je me redresse. J’ai salué les maîtres fondateurs des arts martiaux pratiqués dans ce dojo, dont Gichin Funakoshi fondateur du karaté shotokan.
Sensei ni lei !
Je salue le professeur.
Otagani lei !
Nous nous saluons ensemble.